J’ai pris connaissance du guide du prompting juridique de Tudual début mars 2026 et j’avoue que j’ai été très impressionnée par son contenu qualitatif, directement actionnable et gratuit. Je lis entre 1 et 10 documents sur l’IA juridique par jour depuis 2023 mais très peu valent la peine d’être partagés. Je n’ai pas été la seule à remarquer la qualité de ce guide car son partage sur LinkedIn a été massif. Ceci dit, si vous avez loupé l’information, je vous propose ici une interview de Tudual Lucas Huon.

Je recommande la lecture de ce guide pour comprendre les biais des LLM et pour garder sous la main de précieux conseils de prompts avec de véritables exemples (à adapter selon votre pratique). Ce n’est pas juste un guide de prompts, c’est aussi une réflexion sur l’usage des IA génératives : « Si l’IA vous fournit en cinq minutes une synthèse jurisprudentielle que vous auriez mis deux heures à produire, vous n’avez pas gagné deux heures : vous avez perdu deux heures d’entraînement cognitif« . Ca fait réfléchir !

Les conseils de ce guide sont transposables dans d’autres secteurs que le juridique.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Tudual Lucas Huon. Je dispose d’un master en droit à l’UBO (Université de Bretagne Occidentale) et d’un DU à l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Depuis plus de quatre ans maintenant, je mène des recherches sur l’intelligence artificielle. Mon parcours est guidé par la volonté de contribuer, à mon échelle, à la résolution du problème d’alignement de l’intelligence artificielle, c’est-à-dire la capacité à s’assurer qu’une IA agisse conformément aux intentions humaines, qui est l’un des domaines les plus complexes actuellement.

Comment vous est venue l’idée de ce guide ?

Le guide est le fruit d’une réflexion de plus de deux ans de recherche sur l’intelligence artificielle. Mon objectif était, tout à la fois, de permettre d’expliquer à mes contemporains ce qu’il était possible de réaliser avec l’intelligence artificielle lorsqu’on en maîtrisait l’outil, mais aussi de préparer aux différents défis et problématiques que l’intelligence artificielle allait bientôt nous soumettre. L’intelligence artificielle évolue très vite, de nouvelles mises à jour arrivent chaque semaine, si bien que l’idée même d’écrire un guide m’a semblé au début peu opportune.

Dans quel contexte l’avez-vous mis à disposition sur LinkedIn ?

La publication sur LinkedIn était avant tout pour avoir une plateforme facile d’échange avec mes abonnés. Je ne pensais pas que mon ouvrage aurait été autant repartagé et lu. J’ai dans mon entourage beaucoup d’élèves avocats et de jeunes avocats pour qui l’intelligence artificielle risquait de devenir un facteur discriminant dans la capacité à rivaliser avec les autres avocats.

Comment un jeune avocat avec quelques mois de barreau peut-il se payer les services des legaltechs à plusieurs centaines d’euros par mois ? Sans prétendre remplacer ces professionnels, mon objectif était de rendre l’IA accessible au plus grand nombre de professionnels. Pour moi, les connaissances doivent fondamentalement être partagées, pas faire l’objet d’une marchandisation.

Quelle est votre position face à l’IAG juridique ?

Je pense que nous faisons face à un outil qui est mal compris et, a fortiori, mal utilisé par 99 % des professionnels du droit, moi compris. L’intelligence artificielle générative représente un immense défi pour notre humanité, le premier étant qu’elle sollicite notre tendance à la facilité et à la délégation aveugle.

L’idée que j’ai commencé à développer dans mon guide est que le défi consiste justement à résister à l’usage de l’IA quand ce n’est pas nécessaire, et même quand l’usage représente un danger. L’IAG peut faire beaucoup de choses, y compris dans le domaine juridique. Un exemple simple : un modèle d’IA avancé peut lire un dossier complet d’environ 500 à 600 pages, se connecter à des bases de données juridiques comme Légifrance et rédiger des conclusions dans un temps inaccessible à un humain, fût-il expert de sa matière.

Toutefois, cette efficacité souffre de sérieux revers qui, à mon sens, sont sous-estimés à l’extrême par beaucoup de professionnels, conduisant à un usage irresponsable et inquiétant. Premièrement, des conclusions sont entièrement rédigées sur ChatGPT ou sur Claude IA en dépit de l’absence de souveraineté des serveurs. Cela veut dire que des professionnels exposent chaque jour la vie privée de leurs clients au mépris des risques de fuite de données, en violation potentielle du secret professionnel et du RGPD.

Certains professionnels promeuvent ces usages et les présentent comme sans risque. La réalité est pourtant plus cruelle : aucun serveur distant n’est infaillible, cela veut dire qu’un jour nous aurons sur la place publique des affaires entières exposant des victimes de tout type d’actes avec un niveau de précision qui sera effrayant. La capacité de l’IA générative à agréger des informations sur une personne et à en établir des connexions logiques est sans précédent dans l’histoire du big data. Il ne s’agit plus d’algorithmes prédictifs, mais d’un accès à des informations qualifiées sur l’utilisateur ou ceux dont on parle. Mettre un dossier client dans Claude ou ChatGPT à cette heure revient à jouer à la roulette russe avec la vie privée des clients, mais avec le barillet plein.

Secondement, l’intelligence artificielle souffre de nombreux biais dont j’ai exposé un certain nombre dans mon ouvrage. Même si elle s’améliore constamment, elle reste globalement inconsistante et la qualité de ses sorties inégale. Le risque d’hallucination est encore très présent, y compris dans des environnements spécialisés où l’IA a directement accès aux bases de données officielles. Son usage, en dehors même du risque de fuite de données, doit faire l’objet d’un traitement raisonné et réfléchi.

Enfin, et c’est une mise en garde que je fais aux juristes : portons une attention particulière à ce que notre volonté de performance ne nous conduise pas à créer un environnement où nous n’avons plus notre place.

Ce partage de contenu qualitatif a-t-il eu des répercussions sur votre carrière ?

Oui, déjà cette interview est pour moi une immense opportunité de parler de mon travail. Ensuite, je voudrais réaliser une thèse sur l’impact de l’intelligence artificielle sur la doctrine juridique : regard croisé France – Corée du Sud. L’idée est d’ouvrir mon champ d’expertise au-delà de la vision ethnocentrée que nous avons de l’intelligence artificielle. Pour ce faire, je prévois de m’installer à Séoul en septembre prochain et d’apprendre le coréen. En parallèle de cela et pour financer ma thèse, j’ai lancé mon auto-entreprise qui s’appelle Murphy Conseil. J’y accompagne des avocats dans leur transition vers l’IA, avec au cœur le transfert de compétences, l’apprentissage et la sécurité des architectures. Je privilégie des collaborations ponctuelles où ma présence devient rapidement dispensable.

Prévoyez-vous des mises à jour ?

Oui, je l’ai même mis à jour une première fois depuis sa sortie en février 2026. L’intelligence artificielle change extrêmement rapidement, donc le guide peut en lui-même devenir obsolète très rapidement. C’est un travail exigeant : il faut tout à la fois comprendre les avancées, mais aussi réfléchir à comment les transmettre en étant suffisamment clair et explicite pour être compris par le plus grand nombre. J’espère qu’à terme d’autres personnes pourront me rejoindre sur ce projet ; je suis d’ailleurs ouvert aux propositions. Je souhaite que le guide reste gratuit et accessible.

Le guide peut être téléchargé sur le site de l’auteur :

https://murphyconseil.com/

Crédit illustration :

Leighton (Icarus and Daedalus, c. 1869). Tudual : « l’œuvre symbolise le moment ou Dédale met les ailes sur le dos de son fils. Sur cette peinture Icare regarde l’horizon avec confiance quelque minutes avant la chute. Pour moi, cela symbolise ou nous en somme avec l’IA. Nous venons d’être dotés de nouvelle ailes et à nous regardons l’horizon avec confiance, peut être quelque minutes avant la chute ? »

Publié le 02/04/2026, modifié le 2 avril 2026