Pourquoi faut-il poursuivre la médiation papier ?
A la fin du mois de juillet, j’ai publié un post sur LinkedIn qui est devenu viral.
Je sais que ce post va disparaître dans les profondeurs du réseau social et j’ai voulu revenir dans cet article sur ce post et sur quelques enseignements à en tirer, aussi pour conserver une trace ici de toute l’émotion positive ressentie à la lecture des nombreux commentaires et pour en publier certains.
Le post annonçait la fin du service de mises à jour de la collection de base fiscale par Francis Lefebvre, connue sous le nom « gros bleus » pour la fin de l’année 2026. Lorsque j’ai publié le post, je venais de recevoir le courrier de l’éditeur annonçant cette fin. Une photo de notre collection de classeurs en bois illustrait ce post. J’ai profité de ce post pour faire un retour sur le début de ma carrière où j’ai beaucoup manipulé cette collection papier et visiblement j’ai touché de nombreux acteurs du monde du droit et du chiffre qui se sont reconnus dans mes débuts.
Le bienfait des mises à jour
Avant le tout numérique, les collections encyclopédiques des éditeurs se présentaient sous forme de classeurs avec des feuillets à insérer ou jeter lorsque l’on recevait les mises à jour, en général 4 fois par an. C’était la seule source d’information. La mise à jour des collections à base de feuillets était donc très importante pour assurer la sécurité du travail de recherche des avocats.
Le travail de mise à jour était un travail ingrat, confié dans le meilleur des cas à un agent classeur ou aux documentalistes, sinon à des stagiaires, des assistantes, des personnes de l’accueil, des avocats ou même aux rédacteurs mêmes des collections comme je l’ai appris en publiant ce post.
Malgré l’ingratitude de cette tâche, j’ai réalisé, bien des années plus tard, à quel point elle a été fondamentale dans mon apprentissage du droit et dans la structuration de la pensée juridique. Ci-dessous les bénéfices que j’en ai tiré.
Une tâche ingrate mais fondatrice
- La connaissance des fonds documentaires des éditeurs
Rémy : « La meilleure façon d’exploiter des résultats d’un moteur de recherche d’un éditeur quel qu’il soit est de connaître le fonds dans lequel il cherche…et les documentalistes juridiques sont les mieux placés pour connaître la façon dont est organisé le fonds… »
- La connaissance de la structuration de l’information dans une collection chez un éditeur
Muriel : « J’aimais bien faire cette pause de travaux manuels qui s’avérait aussi bien utile pour comprendre l’architecture générale de la matière fiscale et faire des recherches efficaces et rapides dans tout ce papier ! »
- La connaissance des particularités de chaque éditeur car chaque collection avait ses forces et ses faiblesses et c’est toujours le cas
- Une orientation des recherches dans telle collection plutôt qu’une autre ou chez tel éditeur plutôt qu’un autre en fonction de cette connaissance
- Des réflexes de recherche via le sommaire ou la table des matières
- Une mémoire visuelle des collections, des ouvrages, des revues, de la couleur des feuillets de mises à jour (couleur souvent évoquée lors des messages sous mon post)
Qui s’occupait de ces fameuses mises à jour?
- Les mises à jour, une tâche effectuée à tous les niveaux de la hiérarchie, y compris par les auteurs
Anne : « les rédacteurs de la rédaction sociale des EFL mettaient eux-mêmes à jour leur doc. C’était la volonté de la première rédactrice en chef de la maison ! »
- Le poste d’agent classeur : un indépendant ou une société qui passait d’un cabinet à l’autre pour mettre à jour les collections. Sans doute une mine d’informations sur l’ambiance au sein d’un cabinet ou sur les postes à pourvoir, puisqu’ils pouvaient comparer les cabinets ; je me demande si certains s’en sont servis pour observer leurs concurrents ?
Les questions qui en découlent à l’heure du tout numérique
Défit : comment apprendre la structuration de la matière juridique à la jeune génération ? On parle de plus en plus de perte cognitive avec l’IA générative. Quelle tâche permettra aux nouvelles générations de structurer leur pensée juridique ?
Une temporalité bien différente de celle d’aujourd’hui
- Une temporalité qui était tout autre et une forme de débrouillardise tout autre également : le papier, les collectes du services doc, le téléphone, le réseau
- Il y avait un décalage entre la mise à jour, son édition, sa diffusion et son insertion dans les collections. Sans parler du temps des démarches téléphoniques auprès de l’administration fiscale…
- Défit : à l’heure de l’IA agentique, comment faire ralentir le process juridique qui s’emballe de plus en plus épuisant avocats et clients dans une course contre la montre toujours plus frénétique ?
Ce qui n’est pas numérisé n’existe pas
Une problématique que l’on rencontre depuis une dizaine d’années. Auprès de la nouvelle génération : ce qui n’est pas numérisé n’existe pas.
Le travail de médiation vers le papier reste important car la matière juridique reste assez « conservatrice » dans son fonctionnement.
- Toutes les collections ne sont pas numérisées ; pour les revues, à part quelques exception, la couverture débute au mieux à partir de 1990
- Les mises en ligne des éditeurs ne sont pas rétroactives
- Constat : les nouvelles générations ne maîtrisent plus le papier, surtout depuis 2020, période post-covid qui a tenu éloigné les jeunes des bibliothèques
- Conséquences :
- Confusion entre les sources, les éditeurs ; j’ai souvent observé des stagiaires qui ne font pas de distinction entre un extrait d’ouvrage, un extrait de collection, un extrait de Mélanges, une doctrine publiée dans une revue. A leur décharge, le fait que tout soit « mis à plat » sous format numérique, ne les aide pas à distinguer les sources.
- Des recherches sont bloquées à cause de l’invisibilité du papier
- La photocopie d’une doctrine non disponible en ligne devient un pensum presque insurmontable pour certains
- Les structures elles-mêmes, y compris les éditeurs, ne conservent pas toujours leurs propres archives
- Or la matière juridique continue de faire régulièrement référence à des sources anciennes non numérisées.
Défit : qui pour former les nouvelles générations de juristes aux sources papier quand ma génération de documentalistes juridiques sera définitivement partie à la retraite ? Sauf si bien sûr il n’y a plus AUCUN besoin du papier dans 10 ans mais j’en doute.
Quelques commentaires bonus pour les éditeurs, tirés également du post évoqué ci-dessus
L’expérience utilisateur
Fiabilité d’une source que l’on juge à son fond et à sa forme
Sandrine : « Les classeurs en bois étaient bien plus solides que leurs successeurs en carton, et cette solidité apportait de la confiance, car à leur manière, ils témoignaient de l’ancienneté de la fiscalité dans le cabinet qui les possédait. »
Fiabilité liée au format de la source
Sandrine : « Quand Navis est arrivé sur CD ROM (mensuel, et c’était déjà trop long), à installer sur son PC ou sur le serveur, il a fallu changer ses habitudes, et les fiscalistes n’avaient pas trop confiance, par peur qu’il manque des infos. Ce qui était vrai car certaines annexes n’y étaient pas. »
Adaptabilité, astuces, contournement des difficultés
Réginald : La fameuse réduction à 91% à la photocopieuse ! En effet, les feuillets de mise à jour étaient plus grands que le format A4, il fallait donc réduire pour photocopier ceux qui alimentaient la veille juridique de l’époque.
De tous ces commentaires, je pense qu’il y a matière à réflexion pour les éditeurs. D’ailleurs ils ont tous adopté des « customer success managers » et tous conduisent des pilotes avec des utilisateurs au moment des changements de plateforme. Reste qu’il faut vraiment observer l’expérience utilisateur pour fournir le produit qui s’adapte le mieux.
Défit : faire le l’expérience utilisateur la base de tout changement
Les juristes, une population nostalgique ?
- Les juristes attachés aux habitudes – résistance au changement – conservation d’habitudes traditionnelles – plaisir du feuilletage
- Tous nostalgiques de notre jeunesse et des premières années qui sont fondatrices dans la constitution d’une carrière
Cet article pose beaucoup de questions sans y apporter de réponse. On ne peut reproduire en 2026, les conditions de travail et de recherches des juristes des années 80-90.
Avoir appris la structuration de la matière juridique grâce au papier (et aux mises à jour) est finalement une grande chance mais méfiance, même les professionnels expérimentés désapprennent avec l’usage de l’IA.
La conclusion que j’en tire et que la médiation autour du papier reste d’actualité auprès de la jeune génération de juristes et qu’il faudra trouver des méthodes ou des cadres d’apprentissage pour ne pas trop se reposer sur l’intelligence artificielle au risque de perdre une partie de notre propre intelligence.
Lien vers le post : https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:7484999767748554752/
Un article que j’ai lu au moment de la rédaction de ce post et qui peut ouvrir sur des pistes de réflexion autour du cadrage, nouvelle compétence des cabinets d’avocats en 2027
L’IA ne fera pas disparaître les avocats, mais la « dette cognitive » pourrait éroder ce qui les rend irremplaçables par Antoine Pedretti, Le Village de la justice, 13/08/2026
Illustration : extrait d’un graph urbain, Sète, été 2026, photo personnelle et photo de notre collection de gros bleus
Publié le 01/09/2026, modifié le 1 septembre 2026








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